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jonathan littell - Page 4

  • Les Bienveillantes – le détail et la distance.


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    300 000 volumes vendus pour l'instant, un immense succès critique allant jusqu'au délire (le Tolstoï français !), le prix de l'Académie Française, le prix Goncourt...  et comme il se doit quand on a trop de succès en France, les habituelles Malveillantes qui tentent de l'abattre. De ce livre qui s'impose comme l'un des plus puissants romans français sur la Shoah, sinon le seul, on a dit qu'il était révisionniste, puis apocryphe, puis copié-collé, puis mal écrit, puis illisible, puis racoleur, puis révisionniste - le prix de la critique la plus perfide (et la plus ahurissante) revenant évidemment à Christine Angot qui, lors de l'émission de Franz-Olivier Giesbert, Chez FOG sur la Cinq, éructa que si Les Bienveillantes avaient autant de succès, c'était parce que son auteur était juif (!), et que « cela faisait jouir les gens d'avoir un bourreau juif » (!!), qu'elle « ne jouissait pas » (!!!) mais considérait qu'un écrivain véritable n'a pas le droit d'écrire « ça » (!!!!), le tout face à un Nicolas Sarkozy éberlué mais profitant des aberrations de son interlocutrice pour endosser le rôle avantageux du défenseur de la liberté d'expression doublé de celui de lecteur éclairé !

    En fait, le seul défaut que l'on pourrait trouver à ce roman de neuf cent pages, et qui m'a taraudé les deux cent premières, est qu'il était peut-être mieux édité qu'écrit (comme on dit d'un film qu'il est mieux produit que réalisé). Tout y est en effet  trop parfait,  trop équilibré, et donc apparemment trop attendu : le bruit et la fureur, le sang et la neige, les balles qui sifflent et le silence de la steppe, les massacres et les violons, les réflexions platoniciennes devant les exécutions, la petite fille de quatre ans qui prend la main du monstre, les secrets sexuels qui remontent, les madeleines en plein carnage, la déshumanisation de rigueur du héros principal -  lui-même nazi exemplaire, Waffen SS, participant zélé des redoutables Einsatzgruppen puis cadre à Auschwitz, esthète, homosexuel, mélomane, linguiste, philosophe, moraliste, « viscontien » en un mot, tellement brillant et torturé d'ailleurs qu'il relève moins du nazi ordinaire, petit fonctionnaire du mal, cher à Hannah Arendt que de ce « nazi bien trop subtil » stigmatisé par Libération, et qui semble comprendre en direct tout ce qu'il vit. Ce Maximilien Aue est en effet autant un nazi qu'un spécialiste du nazisme - qui parle comme s'il avait lu Raoul Hilberg, Ian Kershaw  et Primo Levi, qui analyse l'hitlérisme mieux que ses collègues et qui vomit trop régulièrement ses intestins et son dégoût pour en être vraiment  - donnant du coup l'impression que « les vrais nazis », les vrais barbares, sadiques et médiocres, ce sont toujours les autres et jamais lui. Lui est une sorte de Stavroguine ou d'Electre à la croix gammée, plus nihiliste que nazi, plus désespéré que criminel et qui se répète toutes les trois cent pages la fameuse phrase de Sophocle, à savoir que « le seul bienfait en ce monde est de ne pas naître. » Qu'importe alors ses rencontres « significatives » avec les stars de l'époque ! Qu'il prenne le thé avec Heydrich, soit décoré par Himmler, discute le coup avec Eichmann ou croise le Führer lui-même, il reste « l'étranger » de « l'équarrissoir », « l'intello compliqué » des charniers, sans doute aussi criminel  que les autres  mais moins répulsif qu'eux et indéniablement plus "classieux" (qu'on le compare à l'hystérique Blobel ou bien à la brute Tureck, « un des rares antisémites viscéraux, obscènes » avec qui il risquera un duel). De plus, l'auteur a la bonne idée de faire de lui un franco-allemand, ce qui permet de lui faire  fréquenter le tout Paris et rencontrer Céline, Rebatet et les autres. Bref, Aue apparaît comme un témoin trop chargé de son temps. Mais est-ce un défaut que de faire d'un unique personnage une figure tutélaire du mal ? Après tout, Céline n'avait-il pas fait de Bardamu le témoin idéal des tranchées, de l'Amérique, de l'Afrique et des banlieues parisiennes ?

    Recréation et introjection.

    L'autre accusation, plus morale que littéraire celle-là, serait que Littell confond la monstruosité singulière du nazisme avec la monstruosité particulière de son héros, incestueux et matricide, pour ne pas dire homosexuel, réduisant par là-même les crimes du nazisme aux crimes « mythiques » de l'humanité. C'était déjà la polémique provoquée par le film d'Olivier Hirschbiegel sur Adolf Hitler,  La chute, où le traitement tragico-mythique (madame Goebbels en Médée) apparaissait pour les plus mal embouchés de nos critiques comme un crime de déontologie culturelle.  Quelle pitoyable idée de la culture ces cultureux n'avouèrent-ils pas là ! N'est-ce pas au contraire ce qui peut arriver de mieux à l'Histoire (c'est-à-dire à la souffrance des hommes) que d'être comprise sur le mode de la tragédie grecque ou celui de la parabole biblique ? Est-ce révisionniste que de lire le récit d'un nazi à travers les Atrides, Oedipe ou le sacrifice d'Isaac par Abraham ? Et la littérature n'est-elle pas là pour affirmer, signifier, éterniser un événement de cette ampleur et de cette horreur ? La littérature, lieu de l'antinégationnisme par excellence ? Nous le croyons. Au contraire, dans Le Point du neuf novembre 2006, le  philosophe juif autrichien, rescapé d'Auschwitz, Jean Amery, se plaint que « le IIIème Reich de Hitler sera bientôt simplement de l'Histoire, ni pire ni meilleure que d'autres époques dramatiques, un Reich sanguinaire, certes, mais qui avait aussi sa vie quotidienne. Hitler, Himmler, Goebbels, Heydrich deviendront des noms comparables à Napoléon, Robespierre ou Saint-Just ». Comme Claude Lanzmann, comme tous les gardiens du temple du plus grand crime de l'histoire contemporaine, Amery croit que rendre la vie quotidienne du nazisme banalise ce dernier... alors que c'est le contraire qui est vrai ! Aujourd'hui, c'est l'Hitler des documents revus cent cinquante fois qui nous paraît banal et c'est l'Hitler qui prend son petit déjeuner qui nous réapparaît terrifiant ! Plus c'est normal, plus c'est atroce ! Plus le bourreau nous ressemble, plus nous ressentons ce qu'il est ! Et dans notre monde de plus en plus cathare, en quête de manichéisme et de pureté, ce rappel à l’humain trop humain (c’est-à-dire à l’abjection) constitue la plus noble tâche de l’écrivain. Il a bien compris ça, Littell, avec sa première phrase, l'incipit le plus saisissant qui ait été donné de lire dans un roman contemporain :

    « Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s’est passé. On n'est pas votre frère, rétorquerez-vous, et on ne veut pas le savoir. Et c'est bien vrai qu'il s'agit d'une sombre histoire, mais édifiante aussi, un véritable conte moral, je vous l'assure. Ca risque d'être un peu long, après tout il s'est passé bien beaucoup de choses, mais si ça se trouve vous n'êtes pas trop pressés, avec un peu de chance, vous avez le temps. Et puis ça vous concerne : vous verrez bien que ça vous concerne. »

    Les voici les deux raisons scandaleuses (et toutes simples) des Bienveillantes : 1) la fiction qui donne plus de réalité à la réalité que la réalité, 2) l’emploi du « je » qui agit comme un  « tu » ou un « vous » et qui en défrise certains. Recréation et introjection. Avec ce doublet, Littell réinvente la littérature, la vraie, celle qui nous donne à dépasser la connaissance « objective » de l'Histoire et nous force à voir celle-ci dans son innommable nudité. Dès lors, toutes les barrières tombent et Les Bienveillantes commencent à nous faire vibrer. On faisait la fine bouche ? On déclarait tranquillement que ce roman n'était qu'une dissertation historico-philosophique de premier de la classe ? Un voyage au bout de la nuit en Orient-Express ? On prétendait que ce  Jonathan Littell n'était rien d'autre qu'un « best of » de Robert Merle + Hannah Arendt + Primo Lévi + George Steiner + William Styron ? Il faut se rendre à l'évidence. C'est la première fois qu'on lit un truc pareil ! Et qu'on lit avec avidité, fascination, répulsion, toujours étonné par ce que l'on était censé connaître. Chez Littell, le stéréotype devient prototype, le « déjà vu » une surprise, et la compile une savante symphonie à la Gustav Mahler, puissante, organique, obsédante... Parfois trop longue mais dont on se rend compte que les longueurs participent aussi à la narration, ne serait-ce que pour nous apaiser  entre deux horreurs. Et l'on se met à adorer ce livre qui fut, faut-il le rappeler, un succès de librairie bien avant que la presse ne s'en empare.  Comme si « le public » attendait quelque chose comme ça – « le grand roman français sur le nazisme » qui ne soit pas l’énième réflexion sur l'Holocauste et qui ose sans complexes et sans complaisance le point de vue du bourreau. Le plus incorrect mais aussi le plus humain. Cela aussi est faussement à la mode. On en parle souvent, mais on le réalise très peu. Car on a beau admettre du bout des lèvres, comme ça,  théoriquement, que le nazisme, ça pourrait être nous, quand un auteur ose se mettre dans la peau d'un SS et nous interpelle en tant que « frères humains », bien de bonnes âmes ne sont plus d'accord. De Houellebecq à Littell, en passant par le Shakespeare de Richard III (et sans oublier l'Alex d'Orange mécanique qui nous appelait aussi ses « frères et seuls amis »),  l'introjection du narrateur sur le lecteur n'est jamais allée de soi, et pour nombre de coeurs purs (... purs pour eux), cette fraternité imposée est rédhibitoire. - Non, nous ne sommes pas votre frère de camp ni votre cousin de déprime, arrêtez de parler en notre nom, arrêtez de nous mêler dans votre mauvaise littérature, hurle de toute éternité le mauvais lecteur, celui qui refuse de se reconnaître dans un des personnages de la Divine Comédie ou de la Comédie Humaine. Insupportable d'être pris à partie par un salopard d'écrivain qui nous force à participer à son petit jeu pervers ! Aussi insupportable que l'autre grand thème du livre - la haute culture mélangée à la barbarie, « vieille » théorie steinerienne qu'on croit admise partout alors qu'elle n'a que rarement été mise en scène. Le scandale avant, c'était de dire que le bourreau était un homme ordinaire.  Le scandale, aujourd'hui, c'est de dire que le bourreau est un intellectuel brillant. Regardez nos terroristes islamistes, que des universitaires ! En outre, dans un monde déchristianisé comme le nôtre, si la culture n'est plus facteur d'hominisation et d'humanisme, que nous reste-t-il pour être des « frères humains » ? Ne serions-nous « hommes » plus que dans le mal comme semble ironiser Littell ? Des hommes qui plus est qui s’imaginent libres alors que la notion de choix est la plus grande foutaise de l’ontologie judéo-chrétienne. Que l’on soit bourreau ou victime, salaud ou héros, il n’y a jamais de choix :

    « Les victimes, dans la vaste majorité des cas, n’ont pas plus été torturées ou tuées parce qu’elles étaient bonnes que leurs bourreaux ne les ont tourmentées parce qu’ils étaient méchants. Il serait un peu naïf de le croire, et il suffit de fréquenter n’importe quelle bureaucratie, même celle de la Croix-Rouge, pour s’en convaincre.  Staline, d’ailleurs, a procédé à une démonstration éloquente de ce que j’avance, en transformant chaque génération de bourreaux en victimes de la génération suivante, sans pour autant que les bourreaux viennent à lui manquer. »

    medium_Oreste-Electre-MNR-1.jpgŒdipe, Oreste et Narcisse

    La seule liberté de l’espèce, c’est de se reproduire. Tant qu’il y aura des hommes, il y aura des possibilités de les faire souffrir les uns les autres. Pour l’homme qui n’aime pas la vie (et qui par se conséquent se croit supérieur aux autres), deux solutions s’offrent à lui : le suicide ou le génocide. Pourquoi le nazisme a-t-il eu tant de succès ? Parce qu’il répondait aux désirs de mort et de vengeance de tous les allemands qui ne s’étaient pas remis de la grande dépression économique et morale des années vingt. Parce qu’il a donné à tous les dépressifs d’Allemagne le moyen de se venger de l’histoire et de la vie (c’est-à-dire du Bien). Pourquoi s’en priver puisqu’il y « Dieu là-haut qui permet tout cela » ? A ce ressentiment social peut correspondre un ressentiment sexuel. A combien de détraqués et de pervers le nazisme est-il apparu comme une bénédiction ? Et si, sur ce point invérifiable quoique fort signifiant, on dira encore que Littell a chargé son personnage, on ne pourra nier la puissante valeur symbolique qu’il en tire. C’est que le délire de race aryenne et de sang pur va de pair avec le désir incestueux. La consanguinité, c’est le complexe d’Œdipe, ou, dans le cas de Max Aue, assassin de sa mère et amoureux de sa sœur jumelle, le complexe d’Oreste – un Oreste qui aurait couché avec Electre. La sœur jumelle, c’est la femme qui est vous comme vous êtes l’homme qui est elle. Et comme c’est la mère qui en donnant la vie aux jumeaux les sépare, c’est la mère qui devient objet de haine. La mère qui aurait dû nous garder dans « ce ventre d’où j’avais été un jour si cruellement expulsé. » Car c’est dans ce ventre où inceste, transexualité et narcissisme s’accomplissaient sans interdit ni souffrances. « Au fond, me répétai-je avec une vaine amertume, il n’y a que les premiers mois où l’on est tranquille, et après l’archange à l’épée de feu vous chasse à tout jamais par la porte marquée Lasciate ogni speranza, et l’on ne voudrait plus qu’ une chose, revenir en arrière, alors que le temps continue à vous pousser impitoyablement en avant et qu’au bout il n’y a rien, strictement rien. » Vous qui entrez dans le camp de concentration de la vie, laissez toute espérance, pense Max. Et puisque la mère l’a physiquement séparé de sa sœur, il sera celle-ci sexuellement - et pour cela, commencera à se faire enculer par les pédérastes de son collège catholique. Pour Max, comme d’ailleurs pour Freud, l’inceste contrarié mène à l’homosexualité.

    « Au début, il ne faisait que me toucher, ou bien je le prenais dans ma bouche. Puis il voulut autre chose. Cela, je le connaissais, je l’avais déjà fait avec elle, après l’apparition de ses règles ; et ça lui avait donné du plaisir, pourquoi ça ne m’en donnerait-il pas à moi aussi ? Et puis, raisonnai-je, cela me rapprocherait encore d’elle ; d’une certaine manière, je pourrais ainsi ressentir presque tout ce qu’elle ressentait, lorsqu’elle me touchait, m’embrassait, me léchait, puis m’offrait ses fesses maigres et étroites. Cela me fit mal, elle aussi cela avait dû lui faire mal, et puis j’attendis, et lorsque je jouis, j’imaginai que c’était elle qui jouissait ainsi, une jouissance fulgurante, déchirante, j’en arrivais presque à oublier à quel point ma jouissance était une chose pauvre et bornée à côté de la sienne, sa jouissance océanique de femme déjà. »

    Avoir une jumelle (ou un jumeau), c’est avoir la possibilité de changer fraternellement de sexe, d’être femme ou homme selon son désir et sans passer par une intervention chirurgicale. L’opération est toute mentale comme la régression est toute opératoire

    « Lorsque je regardais des filles, essayais de m’imaginer prenant leurs seins laiteux dans ma bouche, puis frottant ma verge dans leurs muqueuses, je me disais : A quoi bon, ce n’est pas elle et ce ne le sera jamais.  Mieux vaut donc que je sois elle et tous les autres, moi. »

    Sauf qu’être elle, c’est revenir à lui. Malédiction de l’Ouroboros gémellaire, incestueux et homosexuel. Pour Max, Je est moins un Autre qu’un Même – et un Même qui s’aime. Du moins de cet amour narcissique qui le condamne à rester en lui, soit en enfer. Et de devenir proustien malgré lui :

    « Je m’observais en permanence : c’était comme si une caméra se trouvait fixée au-dessus de moi et j’étais à la fois cette caméra, l’homme qu’elle filmait, et l’homme qui ensuite étudiait le film. »

    Dès lors, c’est la vie qui commence à devenir un écran sur lequel tous les êtres, et d’abord lui-même sont projetés telles des ombres.

    « … à m’observer ainsi, en permanence, avec ce regard extérieur, cette caméra critique, comment pouvais-je prononcer la moindre parole vraie, faire le moindre geste vraie ? Tout ce que je faisais devenait un spectacle pour moi-même ; ma réflexion elle-même n’était qu’une autre façon de me mirer, pauvre Narcisse qui faisait continuellement le beau pour moi-même, mais qui n’en étais pas dupe. »

    Etrange souffrance de celui pour qui tout est devenu représentation, spectacle, pellicule. Le sentiment d’irréalité fait au final plus mal que la réalité. A force de ne faire que filmer la vie et les autres, on ne voit plus que la mort en eux. Rien de vivant pour l’œil devenu caméra qui ne voit les autres qu’en tant qu’images, reproductions, clichés, pixels, particules illusoires d’une matrice triomphante. Comment ne pas devenir agent de la mort quand on l’a dans l’œil en permanence ?

    « Je me sentais fait d’une substance friable, qui se désagrégeait au moindre souffle. Partout où je portais mon regard, le spectacle de la vie ordinaire, la foule dans les tramways ou le S-Bahn, le rire d’une femme élégante, le froissement satisfait d’un journal, me heurtait comme le contact avec une lamelle de verre tranchante. J’avais le sentiment que le trou dans mon front s’était ouvert sur un troisième œil, un œil pinéal, non tourné vers le soleil, capable de contempler la lumière aveuglante du soleil, mais dirigé vers les ténèbres, doué du pouvoir de regarder le visage nu de la mort, et de le saisir, ce visage, derrière chaque visage de chair, sous les sourires, à travers les peaux les plus blanches et les plus saines, les yeux les plus rieurs. Le désastre était déjà là et ils ne s’en rendaient pas compte, car le désastre, c’est l’idée même du désastre à venir, qui ruine tout bien avant l’échéance. (…) »

    Percevoir la fin de tout, c’était déjà le propos de Loge à la fin de L’Or du Rhin dans le Ring de Wagner quand celui-ci observait avec ironie les dieux s’engouffrer dans le palais qui serait bientôt leur tombe :

    « Ils courent à leur perte,

    alors qu’ils se croient si sûrs de durer.

    J’ai presque honte

    d’avoir affaire à eux.

    J’éprouve fort l’envie

    de reprendre ma forme

    de flamme dansante.

    Pour consumer

    ceux qui jadis m’ont dompté,

    au lieu de périr bêtement

    avec ces aveugles,

    seraient-ils les dieux les plus divins !»

    A la différence de Loge, Max n’aura jamais envie de quitter ses « dieux » et s’il ne périra pas « bêtement » avec eux, ne retrouvera jamais la paix d’ « une forme de flamme dansante ». Au contraire, le feu des Bienveillantes, constituées par les souffrances mentales (et non morales) que sont « la peine du souvenir », « la cruauté de [l’] existence », et «[la] mort encore à venir » continuera de le lécher sans pour autant l’empêcher de vivre.

    medium_Oreste_poursuivi_par_les_Erinyes.jpgUn changement de registre mémoriel.

    Et puis, il y a autre chose. Jusqu'à présent, seuls ceux qui avaient connu, sinon vécu, cette période, avaient autorité sur la question. Au risque de dire un « gros mot », ces Bienveillantes sont  à leur manière le roman d'une génération, la nôtre, la mienne, celle qui a commencé à se débarrasser de tout le sacré que l'on a mis pendant soixante ans autour de cette affaire (Adorno, Lanzmann). C'est qu'on ne pouvait parler que d'une façon religieuse de la Shoah. Surtout pas de blague, pas d'oeuvre, pas d'image - c'était le seul événement interdit de représentation. Des films ébranlèrent ce pesant credo : La liste de Schindler, La vie est belle et La chute déjà citée. Littell est dans cette tendance. Avec lui, Auschwitz est enfin devenue une fiction, oserait-on dire - une fiction, c'est-à-dire une histoire éternelle, « un conte moral », une tragédie grecque, un poème de Celan. Loin de diluer le nazisme dans l'histoire indifférente, Littell assure au contraire la transmission artistique idéale, « eschyléenne », du XXIème siècle - sans laquelle le nazisme risquait précisément de devenir un événement comme un autre. Comme le dit l'excellent Jean-Louis Kuffer sur son blog, nous avons affaire avec Les Bienveillantes avec « un changement de registre mémoriel ». Le devoir de mémoire sera désormais de moins en moins officiel et de plus en plus romanesque et, contrairement à ce que pensent les nigauds « vingtièmistes » du sanctuaire, trouvera dans la recréation littéraire ou cinématographique sa pérennité. Il en fut toujours ainsi : qui se rappellerait de la guerre d'Espagne sans Guernica de Picasso ? Ou Napoléon en Russie sans Guerre et paix ?

    Certes, il ne faut pas exagérer les comparaisons. Littell n'est sans doute ni Tolstoï, ni Céline ni Vassili Grossmann mais Thomas Mann, Boris Pasternak  et Henri Barbusse ne le sont pas non plus, et c'est à leur côté que Littell trouve sa très éminente place. Ni métaphysicien révolutionnaire, ni styliste génial, ni blessé de l'histoire, mais un récitant hors pair qui a le sens de l'épopée comme de la dramaturgie, du réalisme comme de la fantasmagorie - qu'on relise le final hallucinant de la Courante et qu'on ose redire qu'il est un mauvais écrivain. De toutes façons, comme il le déclare lui-même dans Le monde des livres du seize novembre dernier : « un texte très mal écrit peut se révéler de la grande littérature, quant un autre, pourtant très bien écrit, n'est pas de la grande littérature. Il faut juger un livre en fonction de ses objectifs, de ses exigences propres et non par rapport aux autres livres. » Et de rajouter avec une humilité et un sens aigu de l'excellence littéraire qui l'honorent que le vrai combat d'un livre ne se situe jamais contre les autres livres mais bien contre lui-même : « mon livre est contre lui-même, il travaille contre sa propre exigence, qu'il n'atteindra sans doute jamais ». Chapeau Jonathan ! Si Christine Angot pouvait en prendre de la graine… Sauf que si le style le plus accompli est celui qui se met au service de l'histoire et non au service de lui-même, alors vous êtes est le plus grand des stylistes. Enfin un écrivain qui ne se regarde pas écrire ou qui ne considère pas son écriture comme « pensante » ! Voilà qui nous change autant des petits nombrils germano-partins que des gros méta-cerveaux cyber-incorporés !  Au diable cette littérature d'intention qui a plus d'idées que de mots !  Les seules intentions de Littell sont narratives et croyez-moi, il a les moyens de nous faire aimer son livre, ce petit ! Déjà des scènes inoubliables : le premier charnier de Aue, le petit juif Yakov que l'on garde parce qu'il est pianiste... et que l'on exécute après qu'il ait eu la main écrasée en maniant un cric, l'appel au secours déchirant des Juifs que l'on vient d'enfermer pour la première dans « le camion Saurer », chambre à gaz ambulante, « Chers Allemands ! Chers Allemands ! Laissez-nous sortir ! », l'extraordinaire moment, « dostoïevskien » s'il en est, de l'érudit tchétchène qui vient se rendre aux nazis, demander son exécution et qui avant que Aue ne l'abatte, rappelle à celui-ci les trois attitudes possibles devant la vie :

    « D'abord l'attitude de la massa, hoï polloï, qui refuse simplement de voir que la vie est une blague. Ceux-là n'en rient pas, mais travaillent, accumulent, mastiquent, défèquent, forniquent, se reproduisent, vieillissent et meurent comme des boeufs attelés à la charrue, idiots comme ils ont vécu. C'est la grande majorité. Ensuite, il y a ceux, comme moi, qui savent que la vie est une blague et qui ont le courage d'en rire, à la manière des taoïstes ou de votre Juif. Enfin, il y a ceux, et c'est si mon diagnostic est exact votre cas, qui savent que la vie est une blague, mais qui en souffrent. »

    Un nazi qui souffre - quoi de plus obscène et quoi de plus réel ? Le réel, c'est ce qui est à la fois évident et scandaleux, immanent et immonde, tautologique et singulier. Ainsi du télescopage perpétuel (aussi naturel qu'o combien amoral !) que le héros fait entre l'holocauste et sa vie privée : ces photographies de déportés qui se mettent en écho avec les photographies familiales, ou ce groupe de juifs que l'on pend et qui lui rappelle le collégien abusé par les prêtres et qui s'était pendu dans son école catholique - l'enfance plus traumatisante que les charniers ? Seuls ceux qui n'ont pas vécu ne seront pas d'accord. Où Kierkegaard dit-il que pour un individu les événements intérieurs importent plus que les événements extérieurs ? On peut exterminer vingt mille personnes (Allemandes I et II) et pleurer sa soeur incestueuse. On peut être barbare et déprimer de sa barbarie. L'angoisse existentielle des SS qui finissent par n'en plus pouvoir de leurs propres tueries,  cela aussi a existé. Et il ne s’agit pas tant de les « plaindre » que de comprendre que c’est aussi parce qu’il est impossible de tuer, une par une, des dizaines de milliers de personne sans devenir fou que Himmler, Eichmann et les autres commencèrent à envisager quelque chose d'autre qui soit à la fois plus efficace et plus anonyme – et constitue, s l’aboutissement nécessaire, « ontologique », de leur système. Voilà ce que l'on a si rarement décrit.  La progressive prise de conscience de la « solution finale » par les nazis eux-mêmes.

    « Puis-je vous poser une question, Herr Doktor » - « Fais, fais mon petit. » - « Quel est votre rôle dans tout ceci, au juste ? » - « A Leland et moi, tu veux dire ? C’est un peu difficile à expliquer. Nous n’avons pas une position bureaucratique. Nous… Nous nous tenons aux côtés du Fürher. Vois-tu, le Fürher a eu le courage et la lucidité de prendre cette décision historique, fatale ; mais, bien entendu, le côté pratique des choses ne le concerne pas. Or entre cette décision et sa réalisation, qui a été confiée au Reichsführer-SS, il y a un espace immense. Notre tâche à nous consiste à réduire cet espace. Dans ce sens, nous ne répondons même pas au Führer, mais plutôt à cet espace. » - « Je ne suis pas certain de tout à fait comprendre. Mais qu’attendez-vous donc de moi ? » - « Rien, si ce n’est que tu suives le chemin que tu t’es toi-même tracé, et jusqu’au bout. » - « Je ne suis pas vraiment sûr de ce qu’est mon chemin, Herr Doktor. Je dois réfléchir. » - « Oh, réfléchis ! Réfléchis. Et puis appelle-moi. Nous en rediscuterons. » Un autre chat essayait de monter sur mes genoux, laissant des poils blancs sur le tissu noir avant que je ne le chasse. »

    ... Il y a une terreur froide qui émane de ces pages mais qui ne sombre jamais dans la complaisance. Justesse souveraine de Jonathan Littell. On n'a pas dit assez que Les Bienveillantes étaient un livre d'une rare probité qui arrive à respecter à la fois le détail et la distance. Par exemple quand il décrit une scène où un nazi fracasse la tête d'un nouveau-né contre le coin d'un poêle. Tenez, moi-même en rapportant cette scène, il y a quelque chose d'un peu immature. Littell lui ne l'est jamais. A la manière d'un William Faulkner, son écriture atteint cet équilibre apollinien dans l'immonde. Aucun arrêt sur l'horreur. Le mouvement du texte l'emporte sur les morts.  Et comme dans tous les grands livres, la mort renvoie à la vie, la représentation de l'horreur redonne de l'énergie, le dégoût du monde se transforme en amour. Les Bienveillantes assurent la transsubstantiation artistique de Thanatos en Eros. Alors, oui, impossible de ne pas devenir littellien.

     

    (La Presse littéraire n°8 - janvier 2007, mis une première fois en ligne ici le
    29/03/2007)

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